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Du 15-09-2022 au 22-10-2022

Aurélie Pétrel - Galerie Ceysson & Bénétière, Lyon

 

Minuit chez Roland [31 décembre]

 

« Je me sentis, pendant un temps indéterminé, percepteur abstrait du monde » 1

Je suis derrière mon ordinateur et vous êtes au seuil du labyrinthe. Vos possibilités sont nombreuses et mes questions sans fin. 


Des données (plans, images, textes) m’ont été communiquées pour que j’accompagne votre visite. Deux mois que je m’y perds. M’accorderez-vous la faveur, ayant la chance de pouvoir cheminer dans la version enfin réalisée du labyrinthe, de résolument chercher à vous y égarer à votre tour ? 

Mais d’abord, savez-vous bien où vous êtes ? Quatre choix sont prévus mais vous êtes forcément déjà quelque part : 


1 - au Parc de la Tête d’Or 

2 - à la galerie Ceysson & Bénétière en vieille ville

3 - dans le Hall du parking LPA République

4 - à l’Usine Fagor Brandt, centre de la Biennale d’art contemporain

Vous êtes aussi avec moi dans un train entre Paris et Genève.


Si vous êtes en 1, essayez de repérer la 4e dimension ; si vous êtes en 4, essayez de vous orienter dans la 1ère. En 2 et 3, vous entrez dans une zone grise. J’imagine que différentes pistes s’ouvrent à vous. Celles que je préconise sont partielles et incomplètes mais peut-être vous guideront-elles je ne sais où. 


Vous tentez la voie scientifique


Soit des points inscrits dans des espaces déterminés (correspondant à huit sites de prises de vue possibles – Paris, Shanghai, Tokyo, Berlin, Montréal, New York, Genève, et Beyrouth, ici majoritaire) et dans un passé inconnu de nous. Chaque point x est une Prise de vue latente (PVL). Soit d’autres points, positionnés dans l’espace ici (les lieux d’exposition 1,2,3,4) et maintenant (le temps t de votre visite)

Soit des segments entre ces points, vecteurs des prises de vues latentes (xPVL) vers leur exposition (t1/2/3/4). Dans le plan d’installation, il y a ainsi une multitude de lignes droites qui convergent vers le même point d’ancrage dans l’espace présent et constitue une combinatoire temporaire et unique. En 4, un schéma triangulaire prolifique dessine une forme labyrinthique au sol. 

Vous quittez l’espace plan pour le volumétrique. Son unité est une figure géométrique, le rectangle, et un matériau faussement bidimensionnel, le verre, lui-même divisé en trois types distincts :   

- le verre photographique recueille les PVL

- le verre miroir vous accueille

- le verre classique entre-cueille les points de vue


D’autres matériaux sont parfois présents (caissons, dibbons, sérigraphies) mais ne modifient pas la structure. Des images imprimées sont déposées sur de nombreux verres et développées en séries selon leur propre logique. Elles font partie du plan. Elles appartiennent à l’hypercube.


Vous préférez suivre la piste photographique


Vous êtes face à des images, de nature photographique, qui apparaissent et disparaissent en fonction de vos déplacements dans l’œuvre. Quand elles sont à l’échelle du verre, les images lui sont comme incorporées. Elles ponctuent le labyrinthe de percées paysagères, de points de vue depuis la ville, et de quelques présences, puissantes mais lointaines, à la gestuelle éloquente et indéchiffrable.  

Le paysage se dévoile parfois, depuis des fenêtres sans vitre, ou à peine, dissimulé derrière des arbres ou des rideaux de fortune. On fait face ou de biais à des pans de murs, d’architecture, d’arbres, qui barrent l’horizon sans empêcher la vue. Êtes-vous plutôt à l’intérieur ou à l’extérieur de l’image ? Tapi ou exposé ? Le doute sur votre position dans l’image redouble j’imagine celui provoqué par l’installation.

D’autres photographies, en séries, de différents formats, traçant des chemins latéraux, vous requièrent peut-être : série en négatifs de portraits anciens, spectraux, dont l’image est parfois violentée, photos de rue, de lieux que peut-être vous reconnaitrez, et des inscriptions que vous pourrez être tentés de déchiffrer. Sur l’écran face à moi, les images sont dissociées du verre, et j’y cherche avec beaucoup de peine des indices documentaires. Mais vous, qui êtes dans l’œuvre, dans les reflets étoilés du verre et face aux miroirs, en avez-vous seulement envie ? N’échoue-t-on pas toujours à vouloir s’orienter dans un rêve ? 


Vous êtes maintenant sur la piste historique.


Cette voie est délicate, car le labyrinthe défie la linéarité chronologique et ne cherche ni à comprendre ni à expliquer. Les indices visuels qui y sont déposés multiplient le nombre d’énigmes aux résolutions incertaines. L’histoire qui s’y dérobe ne s’appuie pas sur le récit d’un, dominant, mais dans l’entrelac de beaucoup, d’autres. Elle s’est tissée dans l’écoute de témoins et de complices discrets dont les noms sont mentionnés mais dont on ne connaitra pas les paroles. L’écho confié de leurs souvenirs et des attachements multiples à leur ville retentit silencieusement à la surface du verre et s’est diffracté dans ses mises en abyme. Quelques images chuchotent la splendeur passée du palais Sursok, et réveillent la nostalgie du carré d’or d’Achrafieh. L’écriture claire et rapide de Mme X note les combats urbains dont elle est témoin en 1958, annonciateurs de tant d’autres, et ravive peut-être les souvenirs de la guerre civile. Des yeux se tournent vers la montagne. La sidération règne dans un appartement ravagé près du port.  Ces images ainsi activées ne prétendent à aucune vérité, mais opèrent plutôt comme des relais et résonnances. Le verre dissout leur temporalité. Elles sont à la fois précises et flottantes, situées mais génériques. Elles ricochent en nous comme des réservoirs d’affects. Images en suspens, dans la césure du temps, elles deviennent des « ondes stationnaires » 2.  

Vous êtes à Beyrouth, sans doute, mais vous pouvez halluciner, comme moi, d’être complètement ailleurs. Le labyrinthe est un dispositif mémoriel. 


Vous avez choisi la piste fictionnelle


C’est celle que j’envisage depuis le départ et celle par laquelle vous pouvez aussi commencer. C’est une voie romanesque, un peu mystique, aussi. On s’y oriente grâce à un titre aussi factuel que mystérieux : Minuit chez Roland [31 décembre]. C’est une fiction qui nait d’une petite note manuscrite, et devient une œuvre labyrinthique. Elle lie deux villes et deux femmes, peut-être plus, en miroir et à 50 ans d’intervalle. On saura seulement que leurs vies empruntent des trajectoires parallèles entre Lyon et Beyrouth et entre 1958 et 2022. Un objet sans qualités est passé de l’une à l’autre, et s’est révélé un augure, à tous points de vue. Il contient des dates, des adresses, des événements. 

Il est un prétexte et un appui pour construire un script, poser un décor, esquisser des personnages. Il nous parle de rêves intimes qui se réalisent et de villes peuplées qui se heurtent au fracas de la guerre. C’est une fiction qui commence avec la promesse d’une fête de fin d’année entre amis, et s’achève avec la naissance de deux bébés. C’est aussi simple que cela. Mais l’on peut compliquer cette histoire avec une photographe aventureuse, pressée et très organisée, un palais ou vécut recluse une très vieille aristocrate, un assassinat qui mit le feu aux poudres et une explosion qui brisa tout rêve et tout vitrage. 

C’est une fiction où le labyrinthe, comme la ville, est un théâtre actif et abyssal, et dans lequel vous pouvez, dès maintenant, vous soustraire à tout repère. 


Garance Chabert, août 2022.


1. Nota bene. La piste référentielle. Toutes les pistes partent et mènent aux Œuvres complètes du visionnaire Jorge Luis Borges. 
2. Dans l’ombre des pistes photographique et historique se tient le recueil magnifique et incontournable intitulé L’imagement de Jean-Christophe Bailly, auquel la démarche d’Aurélie Pétrel fait fortement écho, et à qui j’emprunte maladroitement le vocabulaire, notamment cette belle expression d’« onde stationnaire » pour qualifier l’image photographique. La piste historique m’a permis de lire le mémorable Beyrouth, 2020, Journal d’un effondrement de Charif Majadhani et l’écriture de ce texte m’a fait incidemment découvrir l’engagement politique inestimable de Leila Shahid. Sur la piste fictionnelle, Minuit chez Roland [31 décembre], inspiré par l’attraction foraine du palais des glaces, me renvoie, dans le fond comme dans la forme, indéfiniment, aux aventures inépuisables et fascinantes de Little Nemo in Slumberland de Winsor McKay.
 

Minuit chez Roland [31 décembre]
Du 15 septembre au 22 octobre 2022

Galerie Ceysson & Bénétière
21 rue Longue
69001 Lyon

Horaires d'ouverture :
Du mardi au samedi, de 11h à 18h.