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08-12-2014

Andrea Fraser

On pourrait mettre cette question en exergue de la démarche d'Andrea Fraser, artiste américaine née en 1965, professeure à UCLA, qui porte une oeuvre complexe aux jonctions des sciences sociales, de l'économie et de la psychanalyse. Féministe: "Personal is political", engagée pour la défense du statut et des droits des artistes, Andrea Fraser mène une investigation dans laquelle elle s'investit totalement. Consciente des ambivalences et dilemmes de la critique institutionnelle, elle porte celle-ci de l'intérieur. "L'important, c'est d'avoir conscience qu'on fait partie du problème" dit-elle lors d'un entretien avec Chris Dercon, directeur de la Tate Moderne. Marquée par le travail de Mary Kelly (Post Partum Document, 1973), de Juliet Mitchell, Pierre Bourdieu ou D.Winnicott entre autres, elle développe depuis une vingtaine d'années à la fois un corpus textuel et plastique. Son rapport à la performance, au discours, et au langage s'ancre à la fois sur la question de l'objet de l'art mais aussi des sujets qui le fabriquent et le reçoivent, des différents acteurs de ce champs. Employant parfois la parodie ou le pastiche, c'est avec humour et intelligence qu'elle met en scène ou rejoue les discours institutionnelles pour en permettre une mise à distance critique. “Maintenant voici une oeuvre qui me semble extrêmement provocante, ok. C’est une pièce que personne sans notre connaissance précise de l’histoire et notre éduction ne peut élucider. Imaginez qu’il y a encore des gens pour poser cette question épuisée, est-ce de l’art? N’est-ce pas? Ca parle de processus. C’est une question de méthode. C’est trop facile de dire seulement, “C’est un musée”. Andrea Fraser détourne les discours légitimés par les institutions, en fait des scripts de performance. L’écart entre ceux ci, leur contexte d’énonciation, et les conditions sociales de l’art est cet inframince qui fait l’art pour paraphraser Duchamp. C’est cette disjunction qui l’a fait chercher du côté de la sociologie, de l’économie et de la psychanalyse plutôt que de celui des théories artistiques. Ce conflit perpétuel crée une forme de schize au coeur du travail. Il s’agit d’opérer une critique des institutions, de l’intérieur, en une élégante révolution, littéralement un retournement sur soi, par le biais de la séduction. Le corps de l’artiste fait partie de ce système qu’elle dénonce, et c’est structurellement, telle une doublure, qu’elle l’utilise comme un vêtement, que ce soit pour Men on the Line, Art Must Hang ( 2001) ou Projection (2008). En cela elle rejoint certaines analyses de Béatriz Colomina dans Sexuality & Space. (3) Take my Body, it is Politics. L’institution commence par le langage. Fraser procède telle une ethnologue au sein d’un territoire délimité par des rites, des coutumes, une langue propre: le “champ de l’art”. En cela sa formation dans le cadre du Whitney Program, creuset d’artistes qui vont émerger dès la fin des années 80, fortement nourris d’auteurs post marxistes et encadrés par la critique liée à October par exemple, insiprée par Bourdieu et Mélanie Klein, est à la fois typique et singulière. Typique parce qu’apriori on peut se dire “encore une artiste des années 90, un peu post marxiste, un peu féministe, un peu conceptuelle, gentiment contre tout et tout contre l’art contemporain,” mais un cas rare d’implication totale de soi. (extrait de Andrea Fraser, Moderne Antigone, Marie de Brugerolle, Frog n°13, 2013)