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03-03-2008

Yann Grienenberger

« Les filières artisanales traditionnelles portent en elles une résistance « naturelle » à l’ouverture de leurs pratiques. Si l’on peut aisément comprendre ces stratégies protectionnistes aux débuts de leurs mutations industrielles, on a du mal à intégrer leur persistance, aujourd’hui encore. Ces métiers, qui pourtant puisent leur origine dans la réponse directe à des besoins humains fondamentaux tendent à s’en éloigner dangereusement. Guidés par le seul instinct commercial mais déconnectés des réalités terrestres, celles qui touchent la vie des gens, les secrets cachés s’isolent, s’étiolent, les mains s’appauvrissent et les savoir-faire disparaissent. Pourquoi ne pas intégrer le design au même titre que l’innovation technologique, le marketing ou les formes nouvelles de management, dans les stratégies de développement des filières artisanales? Au-delà de la réponse qu’il peut amener à des problématiques ergonomiques, esthétiques ou fonctionnelles, le design se définit comme un mode opératoire transversal impliquant des questionnements fondamentaux dans les champs techniques, socio-économiques, historiques, mémoriels… Les métiers traditionnels ont plus que jamais besoin de nouvelles interrogations anticipatives pour espérer ne point disparaître. La main doit se nourrir de nouveaux regards et inversement. » dit Yann Grienenberger. « En 1858 la nature fut avare. La grande sècheresse priva les Vosges du Nord de fruits et le sapin de Noël n’eut donc parure qui vaille. Inspiré, un souffleur de verre de Goetzenbruck tenta de compenser cette injustice en soufflant quelques boules en verre. Il déclencha à lui seul une tradition qui traversa les cultures, le monde, l’humanité. Au delà de la légende, se dessine une aventure industrielle hors du commun… Connue pour la production de verre bombé (verre optique et de protection d’instruments de mesure), la verrerie de Goetzenbruck (en activité de 1721 à 2005), village voisin de Meisenthal, produisit également des boules décoratives réfléchissantes dès 1857. Outre la décoration de l’arbre de Noël, ces boules trouvèrent des applications parfois étonnantes dans l’architecture, l’ornement intérieur ou encore les panneaux publicitaires. Dans les années 1950, plus de 200000 boules étaient exportées à travers le monde. En 1954, la verrerie mettait un terme à leur fabrication industrielle. En novembre 1998, des séances de transmission de savoir-faire organisées au Centre International d’Art verrier (CIAV) de Meisenthal avec d’anciens verriers, permettent de sauvegarder les techniques de production des boules argentées. Qui aurait pu soupçonner que cette aventure industrielle, jusqu’alors méconnue, allait vivre un second souffle? En 1999, une ligne éditoriale « boule de noël » est lancée par le CIAV. Aux modèles traditionnels réédités s’ajoutent chaque hiver des boules contemporaines conçues par des créateurs invités à re-visiter la tradition. La boule de Meisenthal représente aujourd’hui le symbole de l’espoir que l’on peut fonder sur la capacité des territoires à trouver dans leurs ressources propres (techniques, culturelles, historiques…) les outils nécessaires à leur développement. » Outre la « moulothèque » qui permet de conserver des typologies anciennes de boules de Noël, le CIAV mène une politique d’accueil en résidence d’artistes, designers, plasticiens, qui enrichit la collection. C’est aussi un temps d’échange et de partage avec les artisans verriers et la population de Meisenthal. Depuis 1999, Andreas Brandolini, Michel Paysant, Italo Zuffi, Fred Rieffel, Jasper Morrison, Bernard Petry, Judith Seng & Alex valder, François Azambourg, Yves Chaudouët… sont venus partager des moments de création à Meisenthal. La grande Halle Verrière de Meisenthal accueille parfois sur 3200 m2 le résultat de ces collaborations qui font œuvres. « Les habitants de Meisenthal sont appelés les Mondfaenger, littéralement, « attrapeurs de lune. » dit Yves Chaudouët. Une légende raconte qu’un jour quelques compères s’étaient mis en tête d’attraper la lune. Partant à sa recherche ; ils la découvrirent se reflétant au milieu d’un étang. Ils tentèrent à l’aide de Bohnestecke (perches utilisées pour faire grimper les rames de haricot), de l’attirer au bord. N’y parvenant pas , ils y firent boire toutes les vaches du village, pensant qu’une fois vide, ils pourraient récolter la lune au fond de l’étang. Ils visitèrent donc pâtures et étables et délogèrent leurs ruminants occupants. A l’aube naissante, l’étang était vide, mais, malheureusement, point de lune. Découragés, les compères, persuadés qu’une des vaches l’avait avalée, remettent au soir même une autre tentative. A la tombée de la nuit, ils inspectent toutes les étables, auscultent tous les pis, vident toutes les cruches à lait mais toujours pas de lune… Elle a disparu… Aucun des trois compères ne vécut très longtemps. On raconte que la lune, pudique, leur avait fait payer de la vie cette tentative de rapt. » (yves Chaudouët, Inaliénable, Actes Sud-CIAV, 2006). www.ciav-meisenthal.fr