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08-10-2008

François Cusset

«Décloisonnement intellectuel: la pensée critique comme exercice de dépaysement dans la France de 2008». Normalien, ancien journaliste, ancien directeur du Bureau du Livre Français de New York, François Cusset A vécu 10 ans aux Etats-Unis, il a écrit deux livres sur le champ intellectuel américain: Queer Critics (PUF, 2002), sur la relecture «homo» des classiques littéraires français dans l’université américaine, et French Theory (La Découverte, 2003, traduit en 10 langues), sur l’influence politique et théorique aux Etats-Unis des pensées de Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida etc. Il a ensuite publié La Décennie (La Découverte, 2006), sur l’effondrement de la pensée critique dans la France des années 1980, et Contre-discours de mai (Actes Sud, 2008), pour 68 et contre ses commémorations impuissantes. Il enseigne l’histoire intellectuelle à Sciences-Po Paris et dans la branche française de Columbia University, est membre du comité de rédaction de la Revue française d’études américaines, et co-dirige la collection d’essais en traduction Penser/Croiser aux éditions Les Prairies ordinaires. Extrait d’un entretien avec Eric Aeschiman, La mort des idéologies est l’idéologie des années 80, Libération samedi 4 novembre 2006. « La décennie 80 a affirmé la mort des idéologies. Vous estimez, tout au contraire, que rarement décennie fut aussi idéologique. Production et mise en forme des idées ont changé de rôle. Autrefois, l’activité intellectuelle avait deux fonctions, rarement conjointes : une fonction savante, de production universitaire de la « vérité » ; et une fonction critique, en défiant le pouvoir au nom des opprimés. L’espace de l’intellectuel s’étendait entre ces deux bornes. A partir des années 80, un nouveau type d’intellectuels vend ses services au pouvoir. C’est, d’une part, « l’expert » : le socio-typologue, le psychologue comportemental, le consultant, qui affirment qu’il n’y a plus de lutte des classes, seulement des « socio-styles » et des souffrances psychiques. Et c’est, d’autre part, le moraliste antitotalitaire, essayiste à succès, puisque les années 80 ont inventé l’essai best-seller, de BHL à Pascal Bruckner. Des moralistes qui poussent alors le zèle antimarxiste jusqu’à célébrer Reagan. Or, par le biais des médias, et des conseils fournis aux entreprises ou à l’Etat, la propagande de ces « intellectuels de service » bénéficie d’un degré d’exposition publique beaucoup plus important qu’avant. La production de ces discours de justification, de cette rhétorique du fait accompli, joue soudain un rôle politique direct, celui d’annuler les contradictions et de réduire toute alternative au silence. Paradoxe de ces années où l’on a décrété la mort des idéologies : jamais les intellectuels, du moins les plus idéologues d’entre eux, n’avaient été aussi bavards. »